Samedi 20 octobre 2018.

 

 

 

 

SPORT : DÉPASSER LA VISION  COLBERTISTE

 

Par le Professeur Alain LORET

 

 

Deux ministres issues de la société civile sans réseau ni culture politiques, sous l'influence de puissants lobbies économiques et encadrées par une haute-administration aux ordres de Bercy...

 

 

Le sport français est dans la tourmente. L'accueil des Jeux olympiques en 2024 aurait pourtant dû avoir l'effet inverse. Une succession d'événements récents a gâché la fête.

 

D'abord, la démission de Laura Flessel qui stoppa net tous les travaux de réforme. S'y est ajoutée une lettre de cadrage de Matignon supprimant 1600 emplois ministériels d'ici 2022. Elle était assortie d'une diminution budgétaire de trente millions d'euros en 2019 alors même que le budget des Sports était déjà en baisse en 2018. Venant en sus de la suppression des emplois aidés, la situation fut jugée inacceptable par Denis Masseglia, patron du mouvement sportif, qui convoqua illico un "congrès extraordinaire". Sur les terrains, l'effet fut immédiat : les bénévoles condamnèrent une "Saint-Barthélemy" du sport ; expression d'humeur forgée par l'association des Directeurs Techniques Nationaux (DTN) en place dans les fédérations. Des clubs envisagèrent un "Weekend No Sport". En clair, une grève. Une pétition de protestation lancée par le comité olympique français [CNOSF] recueillie rapidement 250.000 signatures. Le réseau des élus chargés du sport au sein des collectivités [ANDES] diffusa de son côté une motion de défiance adoptée par de nombreuses villes. Dans la foulée, quatre cents champions publièrent une lettre ouverte à Emmanuel Macron pour sauvegarder les acquis historiques du sport tricolore, en particulier l'engagement de l'Etat. Enfin, pour couronner le tout, un rapport remis à Roxana Maracineanu le 16 octobre 2018 pointa la déqualification du ministère dans tous ses domaines de compétences : sport pour tous, résultats aux Jeux Olympiques et Paralympiques, système de financement des fédérations, formations aux métiers du sport, relations avec les collectivités, etc. Ce rapport ayant été commandé par le ministère, cela revenait à se tirer une balle dans le pied.

 

Du jamais vu !

 

Le sport français n'est donc pas un long fleuve tranquille. La raison tient à sa dépendance étatique. Elle fut instituée par le général De Gaulle pour doter la France de structures capables de faire briller nos couleurs. Pour atteindre ce but, il fit publier en 1964 une doctrine reprenant des constantes connues en Allemagne de l'Est : détection, sélection, optimisation des talents sous contrôle politique. Des décisions administratives structurantes furent prises à cette occasion. Beaucoup perdurent. Pourtant, le sport mondial a bien changé depuis les années soixante. Résultat : nos fédérations toujours sous tutelle de l'Etat sont incapables d'évoluer. Ce qui constitue un cas rare dans le paysage sportif international. Une situation de dépendance critiquée par la Cour des Comptes et condamnée par certains juristes qui la qualifièrent de "police administrative" (sic) dans le Code du Sport 2009.

 

Identifier les problèmes nécessite de distinguer deux grandes catégories de sports : celui "qui se pratique" et celui "qui se regarde". Dans la première, le sport tricolore présente de graves lacunes. Il fut conçu dans les années soixante pour promouvoir des "disciplines" destinées aux "jeunes". L'administration des Sports fut d'ailleurs longtemps celle de "la Jeunesse et des Sports". Il faut s'arrêter sur le terme "discipline" très commun dans le lexique sportif. Il est tout sauf anodin. Il qualifie des pratiques réglementées, arbitrées et encadrées. Raisons pour lesquelles le sport est considéré comme particulièrement éducatif. Résultat : un pourcentage de jeunes licenciés majoritaires dans les clubs par rapport aux adultes qui s'en détournent. Il faut se mettre à leur place. Qui serait motivé par la discipline ? Le terme, plutôt en usage dans les milieux carcéraux, militaires et scolaires, agit comme un repoussoir.

 

Le modèle français présente une autre propriété qui pourrait vite lui être fatale. Si l'on excepte le football, la France est absente des sports qui intéressent les investisseurs. Nous n'obtenons pas de résultats en Formule 1, MotoGP, cyclisme, tennis, golf, basket. Nous brillons par contre dans les sports à faible potentiel économique : judo, natation, handball, escrime, canoé-kayak. C'est pourquoi le sport français "qui se regarde" génère si peu de profits financiers, donc si peu d'emplois pérennes.

 

Dans la ligne directe de la tradition colbertiste française, à l'image de l'industrie de l'armement où l'Etat est omniprésent, le sport tricolore est sous tutelle politique exactement comme s'il s'agissait d'un secteur stratégique. Rare survivance de l'étatisme à la française selon De Gaulle, la participation majoritaire de l'Etat à sa gouvernance est devenue une entrave. Même si Laura Flessel se félicitait de disposer d'un ministère "de plein exercice" (sic), ses moyens d'action étaient dérisoires. Sa remplaçante n'échappe pas à la règle. Piloté par des ministres éphémères sous l'égide d'une technostructure gestionnaire influencée par de puissants lobbies, ce ministère est structurellement incapable de distinguer les contradictions politiques du "sport qui se pratique" et du "sport qui se regarde". Dans ces conditions, la participation majoritaire de l'Etat à la gouvernance du sport proscrit toute évolution. Il faut donc en sortir. Non pas en prônant son retrait car le mouvement sportif n'y survivrait pas. Mais plutôt le remplacement du plus petit ministère du gouvernement par une ambitieuse délégation interministérielle couvrant toutes les dimensions du sport contemporain. Sa mission serait de construire une politique sportive à forte valeur sociétale. Une condition serait nécessaire : ne pas mettre à sa tête un(e) médaillé(e) olympique.

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